L’oeuf ou la poule : les compressions au Conseil des écoles fransaskoises

Dans les derniers mois, nous avons appris que le Conseil des écoles fransaskoises devrait procéder à des compressions importantes (http://www.fncsf.ca/files/FNCSF_Bulletin_juin2014(1).pdf ). Ces compressions surviennent après l’annonce d’un manque à gagner de près 5 millions de dollars entre le financement accordé par le Ministère de l’Éducation de la Saskatchewan et le coût des services que le CÉF désirait fournir à sa population (http://www.leau-vive.ca/Actualité/Éducation/TabId/117/ArtMID/529/ArticleID/147614/La-crise-financi232re-des-233coles-fransaskoises-.aspx ). En réponse à cette situation déficitaire, le ministre de l’Éducation, Don Morgan, a demandé à la vérificatrice de la province, Judy Ferguson, de procéder à une vérification de fonctionnement du CÉF (http://www.leaderpost.com/life/Morgan+wants+depth+audit+francophone+board/9935130/story.html ). En attendant cette vérification, le CÉF a décidé de retourner devant les tribunaux pour obtenir du financement additionnel.

Il est tout à fait normal que le ministre de l’Éducation d’une province demande une enquête lorsque les conseils scolaires se retrouvent en situation de déficit. Les conseils scolaires francophones partout au Canada acceptent l’autorité financière de leurs gouvernements provinciaux et s’engagent à respecter le cadre financier qui leur est imposé par leur gouvernement respectif. Il serait toutefois dommage que le ministre de l’Éducation de la Saskatchewan limite son enquête aux données financières actuelles et ne cherche pas à comprendre les raisons des difficultés financières du CÉF. Il ne s’agirait évidemment pas d’une enquête bien longue puisque nous connaissons tous les causes du sous financement des conseils scolaires de la minorité et que le plus récent communiqué de presse du CÉF fait état, en long et en large, des raisons de ses difficultés financières (http://www.cefsk.ca/FR/Nouvelles/index.html?id=213 ).

J’ai déjà discuté, dans ce blogue, du retard structurel important que doivent supporter les conseils scolaires de langue minoritaire. Nos conseils scolaires ont, pour la plupart, moins de trente ans d’existence. Ils ne possèdent pas le patrimoine immobilier des conseils anglophones qui existent depuis plusieurs décennies. Une partie importante de nos ressources est ainsi investie dans la location ou la rénovation d’édifices qui ne pourront se rentabiliser qu’à moyen ou long terme. Il existe aussi des difficultés qui concernent la gestion de la croissance, la répartition des ayants droit sur le territoire des conseils scolaires et le développement des programmes d’études nécessaires pour assurer la pérennité de nos communautés.

Le CÉF a plus que doublé le nombre de ses élèves en vingt ans d’après son communiqué de presse. Il est passé de 800 élèves répartis dans 8 écoles en 1995, à 1942 élèves répartis dans 15 écoles en 2014. Il est important de comprendre que la majorité de ces élèves ne sont pas de nouveaux immigrants arrivant en Saskatchewan selon un taux annuel prévisible. Il y a plus de 6000 ayants droit en Saskatchewan. Ces ayants droit ont le choix d’offrir à leurs enfants une éducation dans la langue de la minorité ou dans la langue de la majorité. Si tous les ayants droit décidaient, demain matin, d’envoyer leurs enfants dans les écoles du CÉF, le nombre de ses élèves doublerait encore. Les ressources nécessaires pour répondre à ces élèves exigeraient que le ministère de l’Éducation de la Saskatchewan revoie en profondeur sa façon d’attribuer des ressources aux conseils scolaires anglophones de la province qui perdraient ainsi autant d’élèves. Il est évident que la province ne pourrait pas amputer brutalement le budget des conseils scolaires anglophones des sommes nécessaires pour subvenir aux besoins des francophones. Elle devrait prévoir une façon raisonnablement douce, sans doute coûteuse et répartie sur plusieurs cycles budgétaires, d’assurer cette transition, ce que tous les citoyens de la Saskatchewan comprendraient certainement. Pourtant, ce même gouvernement refuse de comprendre que la croissance du CÉF exige ce même type de transition où l’on doit d’abord dépenser pour veiller aux besoins des citoyens avant d’obtenir un rééquilibrage. Lorsque le CÉF aura atteint un degré de maturité semblable à celui des conseils anglophones, il est fort possible que son coût par élève soit aussi comparable.

Les conseils scolaires anglophones fonctionnent depuis plusieurs décennies en Saskatchewan. Ils se sont adaptés à l’urbanisation de la province et sont aujourd’hui capables de répondre aux besoins des régions urbaines et rurales grâce aux économies d’échelle réalisées sur l’ensemble du territoire en rationalisant leurs opérations en fonction des déplacements de la population étudiante. Les conseils scolaires minoritaires n’ont pas cette chance. La plupart de nos conseils, surtout depuis l’adoption de la Charte, sont d’abord apparus comme des conseils urbains puisque ce sont dans les grands centres urbains « que le nombre justifie » plus facilement une école de la minorité. Cette situation ne répond cependant pas aux besoins de la population puisque plusieurs ayants droit, comme en Saskatchewan, vivent en région depuis plusieurs générations. Pour répondre aux besoins de ces populations qui possèdent les mêmes droits que les populations urbaines, les conseils scolaires francophones doivent investir massivement dans le transport scolaire et dans le maintien d’un personnel scolaire minimal pour assurer une prestation de services éducatifs de qualité en région, ce qui ajoute une pression budgétaire supplémentaire que ne peuvent combler les maigres économies d’échelle réalisées dans nos écoles urbaines. Lorsqu’il est question des régions, nos gouvernements se sont montrés, depuis plusieurs années, beaucoup plus généreux dans la gestion de la décroissance que dans la gestion de la croissance, ce qui avantage encore une fois les conseils scolaires anglophones établis de longue date. Le mot d’ordre de nos gouvernements dans la gestion rurale semble être : « On coupe le moins possible, mais on ne donne pas plus! »

Finalement, les besoins éducatifs particuliers des écoles de la minorité sont bien réels. La définition légale d’ayant doit n’est pas liée à la capacité des enfants de parler français. Le ministère de l’Éducation de la Saskatchewan peut bien nier sa responsabilité à l’égard de la maternelle quatre ans à temps plein et à la maternelle trois ans à temps partiel, il est évident que les besoins de francisation dans nos systèmes scolaires ne disparaîtront pas parce que le financement ne nous est pas alloué. La pérennité de nos communautés exige la francisation des enfants, qu’ils proviennent de couples francophones, de couples exogames ou de couples immigrants, comme je l’ai mentionné dans un blogue précédent. Si le CÉF veut remplir son rôle éducatif en offrant aux jeunes fransaskois une éducation de qualité, il doit s’assurer que tous les élèves parlent le français dès la première année. Les services de petite enfance ne sont pas des confiseries superflues pour une population déjà trop gâtés, comme on l’entend trop souvent dans les médias ou chez Tim Horton’s, mais des services essentiels à la mission des écoles de la minorité.

Le financement nécessaire pour assurer la qualité de l’école de la minorité linguistique repose sur le choix des parents d’y envoyer leurs enfants. Et le choix des parents repose sur la qualité de l’éducation offerte par l’école de la minorité. Qui vient d’abord? Le financement des services ou le nombre d’élèves justifiant ce financement? L’œuf ou la poule?

Au moins deux groupes de parents fransaskois ont posé des questions sur la gestion du CÉF depuis l’annonce de ses difficultés financières. Ces questionnements sont souvent un exercice valable pour la gouvernance communautaire qu’exercent nos élus des conseils scolaires. L’heure est toutefois à la solidarité des francophones, pas à leur division. Il est heureux que ces groupes de parents aient choisi de se rallier aux conseillers scolaires qui les représentent. Les parents fransaskois, comme beaucoup de parents dans d’autres provinces et territoires, cherchent à comprendre l’origine des relations conflictuelles que les conseils scolaires semblent entretenir avec les gouvernements fédéraux et territoriaux, en particulier sur le besoin de recourir constamment aux tribunaux pour trouver des solutions aux problèmes de gestion. Comme je l’ai déjà dit ici, l’importance des recours judiciaires ne peut être sous-estimée. Si une relation de confiance pouvait être établie simplement entre les gouvernements provinciaux et les conseils scolaires de la minorité, ces relations existeraient depuis belle lurette! Je ne connais aucune conseillère ou conseiller scolaire qui ne se soit fait élire sans promettre de travailler à établir des relations harmonieuses avec le ministère de l’Éducation provincial ou territorial. Malheureusement, l’histoire de l’éducation dans la langue de la minorité nous montre que de telles relations furent peu nombreuses et de courte durée. Notre histoire est surchargée de mises en demeure et de recours judiciaires. Il faut admettre que la plupart de nos gains sont dus à Mahé, Arsenault-Cameron, Doucet-Boudreau, etc. et que nous devrons beaucoup à tous les autres qui sont actuellement devant les tribunaux. Mais les procès coûtent très cher et il est en effet difficile de justifier ces dépenses alors que nos systèmes d’éducation ont grand besoin de toutes leurs ressources pour satisfaire aux besoins éducatifs de nos enfants.

J’aimerais donc terminer ce commentaire en vous invitant à contribuer à la Fondation éduquer en français. Une nouvelle fonction sur ce site vous permet maintenant de faire des contributions automatiquement chaque mois et de participer ainsi, à la hauteur de vos moyens, au mouvement de solidarité francophone canadien qu’est la Fondation éduquer en français. C’est par la prise de conscience que nous sommes solidairement redevables à tous ceux qui ont accepté et qui accepte encore de se battre pour faire respecter nos droits que nous pourrons assurer la pérennité de nos communautés francophones en Saskatchewan et partout ailleurs au pays.

 

(Veuillez noter que les propos tenus dans le cadre de ce blogue ne reflètent pas nécessairement la position des partenaires institutionnels de la Fondation Éduquer en français.)

 

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À propos de André Bourcier

André Bourcier possède un doctorat en linguistique de l'Université Laval. Dans ses recherches et publications, il s'est intéressé à l'aménagement linguistique des langues officielles en situation minoritaire et des langues autochtones du Canada. Il a été conseiller scolaire de la Commission scolaire francophone du Yukon no 23 de 2004 à 2013 et président de la CSFY de 2006 à 2013. Il a aussi siégé au conseil d'administration de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones de 2006 à 2013. Il possède une connaissance pratique du droit linguistique au Canada grâce à son implication dans le recours sur l'application de l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui oppose le gouvernement du Territoire du Yukon à la CSFY.
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