Dualité linguistique, bilinguisme personnel et bilinguisme d’état

Le 6 mars dernier, lors de sa comparution devant le comité permanent des langues officielles de la chambre des communes (http://www.parl.gc.ca/HousePublications/Publication.aspx?DocId=6470645&Language=F&Mode=1&Parl=41&Ses=2), la ministre du Patrimoine canadien et des Langues officielles, Madame Shelly Glover, a exprimé son attachement à la dualité linguistique canadienne de la façon suivante :

En Louisiane, aux États-Unis, une personne qui parle le français est considérée comme francophone. Ici, dans certaines communautés, il y a encore de la chicane. Quand je dis que je suis francophone, certains francophones dont le père et la mère ont comme langue maternelle le français continuent de me dire que je ne suis pas francophone. De plus, ils se sentent insultés du fait que je m’inclus dans la famille francophone.

Mon rêve, le legs que j’aimerais transmettre, serait que tous les Canadiens capables de parler le français se considèrent comme faisant partie de la famille francophone. Il n’y aurait plus toutes ces discussions cherchant à déterminer si on est ou non francophone. Une personne qui parle français, qui s’engage dans ce sens, qui fait partie de la famille et qui aide à l’épanouissement de la langue devrait être reconnue comme telle.

Il est dommage que la Ministre Glover confonde les notions de dualité linguistique et de bilinguisme personnel. Comme l’a si bien souligné la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, si tous les Canadiens étaient bilingues, nous n’aurions pas besoin d’une loi sur les langues officielles et l’une de ces deux langues serait superflue pour l’État! Il existe au Canada deux communautés de langues officielles et ces deux communautés sont tout aussi unilingues l’une que l’autre. Il existe aussi près d’un million de francophones vivant à l’extérieur du Québec et près d’un million d’anglophones vivant au Québec. Et ces communautés ont tout aussi le droit d’être unilingues que les précédentes. Le Canada a choisi de ne pas imposer le bilinguisme à l’ensemble de sa population. Il a reconnu la dualité linguistique sur son territoire. Ce faisant, il a reconnu le droit des minorités de langues officielles d’être unilingues. Si elles ne possédaient pas le droit d’être unilingues, elles ne pourraient pas réclamer d’écoles enseignant dans la langue de la minorité, d’accès aux tribunaux ou aux services de santé dans leur langue, ou encore de services dans les bureaux fédéraux dans la langue de la minorité là où la demande le justifie. En Louisiane, un Cajun n’a droit à aucun service en français. Heureusement, le Canada est différent des États-Unis!

Je suis extrêmement heureux que Madame Glover ait choisi d’apprendre le français. Le bilinguisme a une grande valeur. La capacité de discuter dans la langue de l’autre permet de mieux comprendre sa réalité. Le bilinguisme personnel est un choix qui devrait aller de soi pour tout Canadien. Pourtant, vingt-quatre millions de Canadiens ne parlent pas le français et quatre millions ne parlent pas l’anglais. Il ne faut donc pas confondre le choix personnel du bilinguisme que Madame Glover partage avec cinq millions de Canadiens et le bilinguisme d’état. Le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, explique régulièrement cette différence. Dans un discours prononcé au Sri Lanka le 15 mai 2013 (http://www.languesofficielles.gc.ca/fr/nouvelles/discours/2013/2013-05-15), monsieur Fraser expliquait ainsi le paradoxe du bilinguisme au Canada :

Le bilinguisme officiel signifie que le gouvernement fédéral doit être bilingue, de manière à ce que les citoyens ne soient pas obligés de l’être. Paradoxalement, dans certains pays qui ne sont pas officiellement bilingues, il y a plus de citoyens bilingues qu’au Canada parce que tous doivent apprendre la langue de la majorité pour traiter avec l’État.

Il est tout à fait louable et honorable pour un citoyen canadien de parler à la fois le français et l’anglais au Canada, mais il est tout à fait inacceptable pour l’état canadien de ne pas respecter son engagement de considérer l’anglais et le français sur un pied d’égalité. C’est pourquoi la réponse de Madame Glover sur l’existence d’un nombre suffisant de juges bilingues au Canada pour permettre aux francophones d’obtenir un procès en français est inacceptable :

Franchement, il y a un manque de personnes qui possèdent les compétences, l’excellence judiciaire et la disponibilité nécessaires pour occuper de tels postes. C’est pourquoi j’encourage toujours les avocats et les avocates à présenter leur candidature.

Je peux vous dire que nous encourageons cela régulièrement auprès des juges en chef des provinces. Si on en avait plus, ce serait bien, ce serait un atout pour le Canada. Il faut les encourager, mais on ne peut pas les forcer.

Il est exact que le Canada a choisi de ne pas forcer ses citoyens à devenir bilingues, mais les employés de l’état devraient être tenus au même bilinguisme que l’état lui-même. La Loi sur les langues officielles a été créée dans le but de forcer le gouvernement fédéral à favoriser l’emploi d’individus ayant fait le choix du bilinguisme personnel. La même mesure proactive devrait s’appliquer dans l’administration de la justice puisqu’il est peu probable que le bassin de candidats bilingues à la magistrature augmente de lui-même si le gouvernement fédéral n’agit pas dans ce sens. En tant que francophone, Madame Glover devrait appuyer le projet de loi C-208 modifiant La Loi sur la Cour suprême du Canada afin que les juges nommés soient en mesure de comprendre les deux langues pour assurer l’égalité des deux langues officielles et l’égalité dans l’accès à la justice

La famille francophone canadienne est inclusive et accueillante. Ses membres respectent les lois du pays et s’inscrivent dans une continuité historique qui tient compte de la dualité linguistique et de son combat constant pour faire respecter ses droits. Madame Glover est la bienvenue dans cette famille si elle comprend la nature de notre combat et les efforts que chacun d’entre nous doit faire chaque jour pour revendiquer les services en français auxquels nous avons droit dans nos communautés. Je peux lui assurer qu’elle sera toujours accueillie avec plaisir dans nos manifestations culturelles comme dans nos manifestations politiques si elle comprend cela. Et je me permettrai aussi de lui suggérer qu’un bon début pour démontrer son appartenance à notre famille francophone canadienne serait de s’inscrire dans la solidarité francophone en faisant un don à la Fondation éduquer en français pour défendre nos droits devant les tribunaux. Madame Glover pourrait ainsi affirmer qu’elle reconnaît le droit d’être francophone unilingue partout au pays.

Veuillez noter que les propos tenus dans le cadre de ce blogue ne reflètent pas nécessairement la position des partenaires institutionnels de la Fondation Éduquer en français.

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À propos de André Bourcier

André Bourcier possède un doctorat en linguistique de l'Université Laval. Dans ses recherches et publications, il s'est intéressé à l'aménagement linguistique des langues officielles en situation minoritaire et des langues autochtones du Canada. Il a été conseiller scolaire de la Commission scolaire francophone du Yukon no 23 de 2004 à 2013 et président de la CSFY de 2006 à 2013. Il a aussi siégé au conseil d'administration de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones de 2006 à 2013. Il possède une connaissance pratique du droit linguistique au Canada grâce à son implication dans le recours sur l'application de l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui oppose le gouvernement du Territoire du Yukon à la CSFY.
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Une réponse à Dualité linguistique, bilinguisme personnel et bilinguisme d’état

  1. Martin dit :

    Le droit a l’unilinguisme personnel ne s’étant pourtant pas aux endophones et aux allophones.

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