Éducation en langue de la minorité et multiculturalisme

Dans le cadre du procès opposant le Conseil scolaire francophone de la Colombie-Britannique, la Fédération des parents francophones et un groupe de parents codemandeurs au gouvernement de la Colombie-Britannique, un journaliste me demandait récemment pourquoi, à mon avis, le gouvernement provincial devrait investir autant d’argent dans la communauté francophone alors que le nombre de francophones en Colombie-Britannique est bien inférieur au nombre de citoyens d’autres groupes ethniques dans cette province. La question est légitime, mais elle mérite une réponse de plus de vingt secondes.

 La réponse simpliste est que les droits des francophones sont historiquement antérieurs au multiculturalisme au Canada. L’histoire d’un pays n’est toutefois pas garante de son futur, heureusement! Le Canada est aujourd’hui bien différent de ce qu’il était au moment de la création de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1963, par exemple, et il est fort possible que le Canada de 2067 soit bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. La réponse « Premiers arrivés, premiers servis! » n’est pas très convaincante dans un état qui se veut pluraliste. Si la composition démographique du Canada d’aujourd’hui est différente de celle d’hier, ne devrait-on pas justement ajuster nos programmes et nos budgets en fonction de cette nouvelle réalité?

Dans un article publié dans Cité Libre en avril 1962 (La nouvelle trahison des clercs, (http://classiques.uqac.ca/contemporains/trudeau_pierre_elliott/nouvelle_trahison_des_clercs/trahison.html), Pierre Elliot Trudeau présente une série d’arguments contre l’idée que les nations doivent inexorablement être souveraines, l’idée sur laquelle s’appuyait le mouvement souverainiste au Québec. Il y décrit la situation nationale comme un conflit entre deux nations, l’une canadienne-britannique et l’autre canadienne-française, chacune reposant sur l’appartenance ethnique et linguistique de ses membres :

Les jeux sont faits au Canada : il y a deux groupes ethniques et linguistiques; chacun est trop fort, trop bien enraciné dans le passé et trop bien appuyé sur une culture mère, pour pouvoir écraser l’autre. Si les deux collaborent au sein d’un État vraiment pluraliste, le Canada peut devenir un lieu privilégié où se sera perfectionnée la forme fédéraliste de gouvernement, qui est celle du monde de demain.

 Trudeau mentionne à peine la présence d’autres groupes ethniques au Canada dans cet article. Pour lui, la composition démographique du Canada à cette époque est dichotomique, et c’est uniquement sur cette base binaire qu’il affirme que le Canada est un état multinational où le fédéralisme doit triompher. C’est l’explication traditionnelle des « deux peuples fondateurs ».

 Toujours 1962, Hubert Aquin publie aussi un article (La fatigue culturelle du Canada français, dans Liberté, http://id.erudit.org/iderudit/59892ac) qui se veut une réponse au texte de Trudeau. Il y propose une image plus nuancée de la composition démographique de la « nation » canadienne-française :

La nation n’est pas, comme le laisse entendre Trudeau, une réalité ethnique. Il n’y a plus d’ethnies, ou alors fort peu. Les déplacements de population, l’immigration, les assimilations (que Jacques Henripin qualifie justement de « transferts linguistiques ») ont produit une interpénétration des ethnies dont un des résultats incontestables, au Canada français par exemple, est le regroupement non plus selon le principe de l’origine ethnique (la race, comme on disait encore il y a vingt-cinq ans), mais selon l’appartenance à un groupe culturel homogène dont la seule spécificité vérifiable se trouve au niveau linguistique.

[…] Ce qui différencie le Canada du Canada français, ce n’est pas que le plus grand soit polyethnique et le second monoethnique, mais que le premier soit biculturel et le second culturellement homogène […].

 Le contraste de ces deux visions montre à quel point il était délicat et difficile de décrire la composition démographique du Canada en 1962. S’agit-il d’ethnies, de nations, de culture homogène, de biculturalisme ou encore de groupes linguistiques? Le choix de mots ne change pas, bien sûr, la réalité démographique du Canada. Ces deux articles cherchent plutôt à proposer une solution à la tension bien réelle qui existe entre des groupes humains dans l’État canadien en définissant la nature de ces regroupements. Et les mots choisis pour établir ces définitions ne sont politiquement ni neutres, ni équivalents.

 Il ne faut donc pas s’étonner qu’au moment de créer la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (CRBB) en 1963, le choix des mots pose encore problème. Dans le livre I du rapport final à l’annexe I (http://epe.lac-bac.gc.ca/100/200/301/pco-bcp/commissions-ef/dunton1967-1970-ef/dunton1967-70-fra.htm), on trouve le mandat de la CRBB dont une partie du préambule se lit comme suit, en français et en anglais (je souligne) :

 […] pour faire enquête et rapport sur 1’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de 1’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de 1’apport des autres groupes ethniques à 1’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport;  

[…] to inquire into and report upon the existing state of bilingualism and biculturalism in Canada and to recommend what steps should be taken to develop the Canadian Confederation on the basis of an equal partnership between the two founding races, taking into account the contribution made by the other ethnic groups to the cultural enrichment of Canada and the measures that should be taken to safeguard that contribution;

 On peut donc ajouter aux idées d’ethnies, de nations, de culture homogène, de biculturalisme et de groupes linguistiques, les idées de peuple et de race. On doit aussi noter qu’il est question aussi « des autres groupes ethniques ». Il n’est pas étonnant que la CRBB prenne un soin particulier à expliquer le sens qu’elle donne à son mandat au tout début son rapport final publié en 1967 dans une partie intitulée, à juste titre, « Les mots clefs du mandat » :

 5. À nos yeux, la mention des deux « founding races » ou « peuples qui ont fondé la Confédération » est une allusion au rôle indiscutable joué par les Canadiens d’origines française et britannique en 1867, et même avant qu’il ne soit question de régime confédératif. Le mot « race » est employé dans l’un de ses sens traditionnels, celui de groupe national, et non au sens biologique. Cela apparaît plus clairement quand on lit le paragraphe 2 du mandat où il est question non de race, de peuple ou de groupe ethnique, mais « du caractère fondamentalement biculturel de notre pays et de 1’apport subséquent des autres cultures ». De même, dans le paragraphe 1 qui porte sur la fonction publique, et dans le paragraphe 3 concernant 1’enseignement des langues officielles, on ne parle ni de race ni de peuple ni de groupe ethnique; le mandat souligne successivement le « caractère bilingue et fondamentalement biculturel de l’administration fédérale » et les problèmes relatifs à 1’enseignement de 1’anglais et du français.

6. Par conséquent, les notions de langue et de culture sont à nos yeux vraiment centrales dans le mandat. Nous leur accorderons plus d’importance qu’à celles de « race » ou de « peuple », même qu’à celle de « groupe ethnique ».

 En s’éloignant des mots race, peuple et groupe ethnique, la CRBB se libère des dangers politiques de ce qu’elle appelait au paragraphe 4 « une sorte d’aristocratie héréditaire constituée par deux peuples fondateurs ». Elle accepte aussi l’évidence, décrite au paragraphe 8, que « Britanniques, Français, ou autres, tous ont des ancêtres, tous ont une ou des origines ethniques ». Elle suggère plutôt qu’il existe au Canada deux sociétés, l’une anglophone, l’autre francophone, sans qu’il soit nécessaire de faire référence à l’origine ethnique de ses membres. De cette façon, elle rejoint à la fois Trudeau et Aquin. Mais qu’en est-il alors des groupes ethniques?

15. Les Canadiens dont l’origine n’est ni britannique ni française sont donc rejoints à deux titres : a) dans la mesure ou ils se sont intégrés à la société anglophone ou à la société francophone, tout ce qui est dit des anglophones ou des francophones vaut pour eux; b) dans la mesure où ils restent attachés à leur langue et à leur culture originelles, ils appartiennent aux autres groupes ethniques, dont 1’existence est assurément bénéfique. Mais leur liberté [de participer pleinement à la vie canadienne ne] sera réelle [qu’]à deux conditions : d’une part, les deux sociétés, 1’anglophone aussi bien que la francophone, doivent se montrer toutes deux plus ouvertes et accueillantes que dans le passé; d’autre part, les deux sociétés doivent accepter volontiers que les membres des autres groupes conservent et enrichissent, s’ils le désirent, les valeurs culturelles auxquelles ils tiennent.

 La redéfinition des groupes humains en fonction de la langue et de la culture plutôt que de leur appartenance ethnique est bien sûr un compromis politique, mais c’est le compromis politique qui est maintenant enchâssé dans la constitution canadienne. En mettant l’accent sur la langue et la culture plutôt que sur l’appartenance ethnique, la CRBB place le bilinguisme d’état et le multiculturalisme dans deux catégories différentes. C’est pourquoi on retrouve aussi l’énoncé de ce compromis dans le préambule de la loi sur le multilinguisme au paragraphe 4 et à l’article 3 :

Attendu :

qu’elle [la Constitution du Canada] dispose, de même que la Loi sur les langues officielles, que le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada et que ni l’une ni l’autre ne portent atteinte aux droits et privilèges des autres langues;

 3. (1) La politique du gouvernement fédéral en matière de multiculturalisme consiste :

i) parallèlement à l’affirmation du statut des langues officielles et à l’élargissement de leur usage, à maintenir et valoriser celui des autres langues;

j) à promouvoir le multiculturalisme en harmonie avec les engagements nationaux pris à l’égard des deux langues officielles.

 Le droit des communautés francophones à l’éducation dans la langue de la minorité n’est pas un droit absolu, loin de là! Mais les critères qu’elle doit satisfaire pour obtenir ce droit sont clairement indiqués dans l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés et dans la jurisprudence qui en découle. La communauté francophone de la Colombie-Britannique n’a pas à justifier son importance numérique en comparaison d’« autres groupes ethniques ». Elle n’a qu’à justifier que le nombre de ses membres présents et à venir qui se prévaudront de l’éducation en français langue de la minorité est suffisant. Et ce nombre peut très bien inclure un grand nombre de membres de communautés ethniques diverses comme nous le demande le compromis historique enchâssé dans notre constitution.

 Dans un prochain blogue, j’aimerais reprendre cette question importante, mais sous l’angle de la territorialité cette fois.

Advertisements

À propos de André Bourcier

André Bourcier possède un doctorat en linguistique de l'Université Laval. Dans ses recherches et publications, il s'est intéressé à l'aménagement linguistique des langues officielles en situation minoritaire et des langues autochtones du Canada. Il a été conseiller scolaire de la Commission scolaire francophone du Yukon no 23 de 2004 à 2013 et président de la CSFY de 2006 à 2013. Il a aussi siégé au conseil d'administration de la Fédération nationale des conseils scolaires francophones de 2006 à 2013. Il possède une connaissance pratique du droit linguistique au Canada grâce à son implication dans le recours sur l'application de l'article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés qui oppose le gouvernement du Territoire du Yukon à la CSFY.
Cette entrée, publiée dans Uncategorized, est marquée . Mettre ce permalien en signet.

2 réponses à Éducation en langue de la minorité et multiculturalisme

  1. Johna754 dit :

    requirements. Recognitions pro suggestion like operative, balanced, explanatory as well as moreover exuberance thinkings about this issue to Gloria. bdfaefddcakb

  2. Wow! This could be one of the most useful blogs we have ever come across on thesubject. Basically fantastic info! I am also a specialist in this topic so I can understand your effort.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s